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Le Martinisme dans Balzac


C'est une tendance de la critique moderne de rechercher, dans les grands faits et près des grands hommes, les influences de causes très efficaces aux temps étudiés et depuis tombés dans l'oubli ou même le discrédit. Ainsi l'on a tenté de voir dans Napoléon 1er l'homme des sociétés secrètes, de la franc-maçonnerie notamment. Des chercheurs plus avisés pourraient étudier en lui l'homme des vehmes mystiques...

Balzac, qui se comparait volontiers aux maréchaux de l'Empire, sinon à l'empereur lui-même, a suscité comme le grand capitaine une masse d'études à remplir des bibliothèques spéciales et, naturellement, après s'être repue des petits ou grands côtés vécus en plein jour, de son caractère, la critique a voulu faire connaître ce que, volontairement, l'illustre romancier avait laissé dans l'ombre, sa vie morale ou passionnelle appuyée par des amour idéales ou réelles. Ainsi, a-t-on écrit des « Balzac ignorés » dont très peu d'ailleurs ont élucidé, défini et même signalé de loin la vraie face de cet homme prodigieux.

Nous voudrions, dans cette courte étude, non pas donner une portrait nouveau de Balzac, non pas même étudier dans son œuvre, et cela à fond, la compréhension qu'il avait et le relief qu'il prétendit sculpter du fait martiniste, mais seulement séparer en quelques lignes des autres conceptions métaphysiques ou religieuses qu'il a étudiées à travers son œuvre, la conception, la religion martiniste dont il fut l'un des adeptes.

À ce propos, signalons aux chercheurs que le possesseur des archives martinistes détient sur Balzac des documents fort intéressants, qu'un jour sans doute il fera connaître dans la limite autorisée, et tirons de cette espérance des raisons, des excuses à notre désir de laisser de côté dans cette étude tout ce qui est de l'homme, tous ce qui ne fut réellement rien, pour ne nous attacher qu'à un exposé de l'idée martiniste telle qu'elle ressort des passages écrits où Balzac en a fait la dominante de faits et des personnages imaginaires de quelques-uns de ses romans.

Tout d'abord, il est à noter que, dans l'œuvre de Balzac, la puissance mise par l'invisible au service d'un homme, ou tout au moins à sa disposition, n'est presque jamais employée que pour des buts aimables et même chevaleresques. Elle améliore les bons, demeurés incrédules ou même matérialistes, elle marie les amoureux sincères empêchés par des obstacles de famille ou de fortune, et, par de justes représailles, elle punit ou réprime les perfidies dirigées contre ceux qu'elle protège. Les adeptes du martinisme ou du swedenborgisme sont régulièrement, essentiellement, dans Balzac, des hommes droits, savants, purs et souvent solitaires. C'est un rôle que d'ailleurs Balzac assigne dans toute son œuvreaux apôtres vrais des religions ou des fraternités nées du christianisme, encore que les prêtres fourbes, calculateurs mondains, soient nombreux parmi le personnages de la « Comédie humaine ». on sait que le catholicisme intégral, et même romain, demeure pour Balzac la loi exotérique nécessaire, inévitable et suffisante de toutes sociétés ou de toutes vies individuelles. Ceux qui en sont consciemment écartés par des études positivistes s'y agrègent par le côté moral de leurs actes.

Certains types de Balzac, comme son curé de village, Véronique Sauriat, le médecin de campagne, catholiques pratiquants ou simplement philanthropes, sont modelés cérébralement sur le type de l'honnête homme catholique. Ces personnages sont exempts de passions, soit dès l'origine, soit par des deuils successifs où leur âme s'est épurée et tournée vers l'immatériel. À première vue, on serait tenté de les considérer comme les enfants de prédilection du romancier, les types supérieurs de l'humanité qu'il a conçue.

Et pourtant il nous semble, à plus approfondir l'âme de Balzac à travers ses œuvres, que les romans où il a le plus versé d'émotivité, ou qu'il a placés, par leurs dédicaces, sous l'invocation de ses plus chères affections, sont ceux où le martinisme, considéré comme règle morale et comme foi vivante, soutient, pénètre, explique et dirige les actions des principaux personnages.

Ainsi en est-il de Seraphitus-Seraphita, du Lys dans la vallée, de Louis Lambert, d'Ursule Mirouet...

En écrivant ces lignes, nous n'oublions pas tout ce que le martinisme et le swedenborgisme ont de commun tant du point de vue doctrinal que du point de vue pratique. Et d'ailleurs Balzac accole souvent les noms des deux mystiques, soit dans le catalogue des œuvres dont il fait les éducatrices intellectuelles de ses héros, soit dans les invocations continues et nécessaires que font, à ces deux maîtres, les initiés que Balzac sème çà et là, laïques ou même religieux, à travers son œuvre comme autant de dieux bienfaisants.

Mais il nous apparaît encore que Balzac se représente et figure dans son œuvre les swedenborgiens plutôt comme des mystiques et des métaphysiciens, fervents des altitudes, au lieu qu'il pose ses initiés de l'ordre martiniste comme autant de cœurs charitables, d'orants toujours exaucés, d'initiés pratiquants et très plongés dans l'effort social.

Ainsi, « Seraphitus », l'œuvre suprême de Balzac, nous semble plus représentative de la métaphysique swedenborgienne que de la morale martiniste, encore que le martinisme s'y accuse en traits précis, reconnaissables aux avertis, et que les œuvres de Saint-Martin contiennent les vérités que personnifie et intègre Seraphitus-Seraphita. Mais cette œuvre est un sommet qui ne doit pas être considéré hors de la chaîne.

La nécessaire pénétration, l'enchevêtrement providentiellement décrété des unités et des binômes, pour arriver à la formation statique des ternaires, sont écrits dans le drame social de « Seraphitus-Seraphita » comme au long de l'affreux martyre, si sottement et si humainement conté par Félix de Vandenesse, de sa maîtresse idéale et pourtant très passionnée, madame de Mortsauf (« le Lys dans la vallée »).

Au surplus, il est certain que ni Saint-Martin, ni Swedenborg n'ont institué de règles absolument originales d'ascétisme ou de conduite pratique. Ils se réclament du Christ évangélique, médiatement à travers la série mystique des ésotéristes connus ou inconnus, et l'étude que nous désirons esquisser de l'idée et du fait martinistes dans Balzac n'a pas à se préoccuper de la préexistence du mysticisme martiniste à la personnalité du Philosophe Inconnu même.

Il importe seulement d'indiquer le rôle social, humanitaire, nous devrions plutôt dire hominal, que Balzac assigne à la théorie d'une initiée du martinisme. Pour faciliter, à ceux qui la voudraient poursuivre, cette excursion à travers les pensées les plus secrètes de Balzac, par les sommets les moins accessibles, les plus volontairement nuageux de son œuvre, rappelons, en quelques traits schématiques, la donnée du roman que nous citions plus haut comme la figuration allégorique la plus spéciale de l'idée martiniste dans l'œuvre de Balzac.

Madame de Mortsauf, mariée jeune par sa famille à une manière de vieux loup gentil et, fort éclopé par la vie, mais que son dévouement instinctif à la monarchie rendit sympathique aux parents de la jeune femme, vit en province, sur les domaines du ménage, avec ses deux enfants malades, d'une existence campagnarde et monotone que rompent seules, et très mal à propos, d'ailleurs, les accès croissants d'hypocondrie auxquels est sujet monsieur de Mortsauf. Précisons que madame de Mortsauf, catholique pratiquante et martiniste avouée, de par le chagrin que lui cause sans cesse l'état maladif de ses deux enfants, se refuse à continuer l'état conjugal et contraint son mari, très près de la nature, et fort mécontent de cela, à réduire sa fièvre amoureuse pour un labeur continu de gentlemen farmer, équitation, marche, discussions d'intérêts, etc., etc.

Survient un jeune homme, Félix de Vandenesse, qui n'a jamais connu de femme et que des événements insèrent dans le livre de ménage des Mortsauf, au point qu'il fait la partie de trictrac avec le mari, courtise chastement mais passionnément la châtelaine et se fait aimer des enfants et de toute la maison.

L'amour naît entre Vandenesse et madame de Mortsauf, il est déclaré par l'un à l'autre, mais mis en pénitence et sevré de toutes joies illicites reculées à une date que ni l'un ni l'autre des amants ne veut de sang-froid envisager, et qui est la mort de monsieur de Mortsauf. Celui-ci tombe malade, mais sa femme et son ami le soignent avec un tel dévouement qu'il en réchappe... Ceci est la première partie du roman et forme la première hypothèse sociale et morale dont l'idée, la clé martiniste donnent une solution. Les rêves de Vandenesse se ressentent de l'étrange continence de sa vie et dans ce plan ombreux du subjectif extériorisé, Balzac trace, avec la maîtrise d'un psychologue de premier ordre, le déroulement consenti et soutenu de la vie subliminale des êtres malheureux de par la volonté rigoureuse de demeurer dignes de l'estime et maîtres de leurs rôles mondains. Beaucoup de femmes, moins sévèrement catholiques que madame de Mortsauf, auraient probablement employé à l'égard d'un tel mari le truc, si l'on peut dire, de la servante concubine que les légendes patriarcales ont fait connaître. Madame de Mortsauf ne saurait, ou tout au moins n'avoue pas, dans Balzac, songer à ce remède. Son mari, qui paraît fort penaud, étant loup, d'avoir épousé cette lionne, crie, injurie, se lamente, fait souffrir, prétend à la mort et vit tant qu'il enterra sa femme. Quant à Vandenesse, qui a lu Brantôme, certes, mais tient à conserver la rigidité de ses fibres morales, il évolue à travers ce drame avec l'aisance d'un collégien, sans rien soupçonner ni vouloir connaître.

Aussi, madame de Mortsauf l'expédie-t-elle à Paris où des protections lui procurent un poste de confiance auprès du roi Louis XVIII. Désormais, Vandenesse est un personnage : il sera riche et influent, donc libre. Il attire l'attention de lady Dudley, femme excentrique et passionnée, dont il devient l'amant heureux de par les vertus de madame de Mortsauf, qu'il compromet à plaisir, et dont l'âme où il se réfugie lui sert d'égide contre les serres d'acier de sa maîtresse. Lady Dudley veut vaincre ce fat inconscient et en faire vivant un holocauste au dieu Femme... Pour certaines femmes, l'amour est le plus sûr mode d'assassinat, et c'est pourquoi lady Dudley se livre à Vandenesse.

Il advient que madame de Mortsauf, Vandenesse et lady Dudley se rencontrent, mais cette entrevue, désirée par madame de Mortsauf, ne lui procure qu'une injure de la farouche Anglaise, injure dont Vandenesse tâche de tirer vengeance, mais qui blesse mortellement le pauvre lys de la vallée. Et désormais le lys n'épanchera plus sur le papier et dans ses confessions intimes le parfum délicat et incompris de son pur calice déchiré.

Madame de Mortsauf meurt d'inanition ; son fol mari lui survit, ce qui justifie le traitement que lui avait imposé sa femme, en dépit de la signification pénale de cette mort choisie par Balzac pour son héroïne. Vandenesse est chassé de la maison mortuaire par la fille de sa maîtresse décédée, malgré le désir de la morte qu'un mariage unisse un jour Félix et l'enfant. Mais en la jeune fille domine seule la rancœur des tourments suscités à sa mère par cet amant imbécile, qui n'a voulu ni pu rien deviner, rien oser, rien perdre.

Chacun se rappelle l'émouvant récit de la mort de madame de Mortsauf, sa confession publique et le pardon qu'elle demande, un peu vainement sans doute, à son mari, qui à cette heure comprend que les mêmes formes charnelles peuvent vêtir des cœurs bien différents, et qu'accepter des mains d'un père une fiancée aussi ignorante et soumise peut être un crime aussi certain que le viol le plus illégalement conditionné.

Par un devoir d'analyste soucieux de la couleur historique, Balzac entoure des formules et des chants romains le passage dans l'au-delà de la martiniste Blanche de Mortsauf, mais il est évident par tous ses actes que l'héroïne est plus une mystique pure qu'une croyante soumise à la religion romaine.

Elle fait, pendant sa vie, un usage continu, et d'ailleurs peu nécessaire, du don de clairvoyance qu'elle possède depuis son enfance. Elle cite Saint-Martin et se réclame de lui avec l'autorisation de son premier confesseur, un martiniste, et on peut affirmer que sa soumission aux rites catholiques, à la foi romaine, est un servage consenti plus par hérédité et devoir de classe que par un acquiescement de la conscience. Celle conscience, elle la soulage par l'offre à son amant de tout ce qu'elle n'a pas lié par le serment conjugal, c'est-à-dire de tout ce qui n'est pas strictement son être physique, son état mondain.

Elle donnerait plus, car elle sait que qui veut sauver sa vie la perdra, elle offre tout, même en une heure douloureuse où ce servage lui paraît odieux et satanique. Il est trop tard. L'amant imbécile a fui, incapable du sacrifice qui eût libéré sa maîtresse et consolé le mari. Plus tard, alors que la pauvre délaissée a orienté son âme errante vers un autre pôle de l'amour, Vandenesse, né sot, défigure le plan rose conçu par ses deux maîtresses, mais dont l'aveu et la réalisation ne peuvent que suivre et justifier l'audace d'un amant fort.

Éperdue, l'âme errante troublée de la pauvre Mortsauf se rattache aux ficelles mondaines et rêve d'une incarnation légitime et posthume dans le flux vital qu'elle essaie de déterminer par l'union caressée de sa fille et de Félix de Vandenesse.

Tout échoue... Le roman s'achève comme la forme de la sirène, in piscem... mais s'il n'est pas complètement décrit dans « le lys dans la vallée », le calvaire de l'âme initiée se relie et, cette fois, reçoit une récompense définitive dans l'immortelle et radieuse transfiguration de Seraphitus-Seraphita.

Qu'ainsi soit de toutes les âmes qui ont souffert assez sur cette terre pour désirer de n'y pas revenir, et réelle ou imaginaire, qu'il en soit ainsi de l'âme totale de Blanche de Mortsauf qui savait, voulut faire connaître et selon la loi, mourut, tuée par celui qu'elle avait désiré initier. Balzac ne formule pas cet amen, mais il est logique de le déduire de ses œuvres.

Pour conclure, d'ailleurs, de façon plus explicite et plus strictement littéraire cette brève étude, Balzac, fils d'une mère mystique et même martiniste, a conçu de cette paternité initiatique qu'il avait fréquentée une idée respectueuse, fervente, qui le porte à faire des maîtres de ce royaume idéal les réels et douloureux représentantsen ce monde de cet Invisible miséricordieux et ardent, où l'amour n'est pas seulement un désir. Sans fuir les joies divines, l'Esprit sait, au surplus, protéger d'abord et suivre partout, en les aidant, les objets souvent ingrats, par ignorance ou par orgueil, de son immense affection née d'une volonté d'Être multiple dans l'unité, une dans la multiplicité... éternelle et vivante.

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